EDITO

 

 

 

  

« Inondation de la Voie Lactée

les deux étoiles devront dormir

sur les rochers. »

Basho,Seigneur ermite

EDITO-JAPONIl faut flâner sans but ni boussole dans les jardins de Kyoto pour goûter toute la saveur des haïku, ces poèmes fulgurants qui traversent la tête comme des étoiles filantes. Celui-là est du poète et ermite Bashô, qui vécut au XVII e siècle au Japon et fut nourri de culture chinoise et de philosophie zen. Il est considéré aujourd’hui comme le plus grand de ces écrivains de l’impalpable. Basho aura aussi beaucoup voyagé, en solitaire le plus souvent, et ces rencontres et méditations lui auront inspiré des kiko (carnets de voyage)   rédigés dans une prose rythmée où viennent se nicher, comme des joyaux enchâssés, des haïku. Au bord du vide, ils sont cristallisation d’une émotion face à la nature, méditation écrite et quête perpétuelle de légèreté et de simplicité. En mars dernier, j’ai eu le privilège de parcourir, poèmes de Basho en poche, cet archipel définitivement insolite qu’est pour nous le Japon, avec ses beautés et ses contradictions. Où nul lieu, nulle rencontre ne laissent insensible. A Isé, sur la côte Pacifique, les temples shintô dédiés à la grande déesse solaire Amaterasu sont détruits puis reconstruits à l’identique tous les 20 ans. Neufs et paradoxalement toujours les mêmes. « Anti-ruines » à la valeur d’éternité qui interrogent notre rapport au temps, au sacré, à l’impermanence mais aussi à la monumentalité dont l’Egypte est assurément l’un des exemples les plus éblouissants.  L’automne 2013 était justement celui du soixante- deuxième transfert et de la reconstruction des sanctuaires d’Isé. Ce rituel, vieux de 1300 ans, occupe une place très importante dans la spiritualité japonaise, et plus encore depuis la catastrophe de 2011 : 14 millions de pèlerins se sont rendus à Isé en moins d’un an contre 8 millions et demi les autres années. Un phénomène collectif « qui ne peut que s’expliquer par les conséquences des tsunamis : ce séisme nous a permis de réaliser que notre société était menacée de déclin spirituel », m’a ainsi confié Shigeatsu Tominaga, Président de la Fondation Franco-Japonaise Sasakawa, lors de la clôture des cérémonies d’ Isé que nous avons partagée le 10 mars dernier. En dépit de sa modernité, et après la catastrophe de Fukushima, ce pays s’est en effet très sérieusement demandé si à travers ces tsunamis destructeurs, la voix des kami, ces Esprits qui résident en toute chose et sont vénérés dans le shintoïsme, ne s’étaient pas fait entendre… Les Japonais auraient-ils négligé à tel point la nature que ses « gardiens » ancestraux se seraient violemment fâchés ?  Interrogation peu rationnelle de la part d’une des grandes puissances économiques mondiales mais qui rejoint pourtant l’admonestation indignée des scientifiques qui tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme face aux conséquences du réchauffement climatique. A Nara, j’ai traversé la forêt primaire sous les frondaisons sombres des cyprès, et ce silence habité m’a saisie avant que ne surgisse, au détour d’un sentier, le grand sanctuaire shintoïste de Kasuga Taisha, parfaitement intégré dans l’environnement avec ses hauts piliers orangés tranchant sur le vert des arbres. Dans le dialogue que j’ai noué avec le Supérieur du sanctuaire, j’ai senti que oui, comme l’écrivait Rilke dans ses Sonnets à Orphée, nous avons encore besoin des dieux et des déesses pour nous (r)éveiller. Pour ce prêtre – indéchiffrable au début de notre entretien, droit dans son hakama de soie violet-, le shinto nous apprend d’abord à vénérer la « Grande Nature ». Et si ici même, au pied des deux monts sacrés jadis vénérés comme lieux élus par les kami pour descendre sur terre, il perpétue des rites sans âge, c’est pour contribuer à la paix du monde et à la protection de tous les êtres vivants. Avant de repartir vers Tokyo la mégapole, je l’ai salué une dernière fois. Il m’a invitée à revenir, plus longtemps, dans ce lieu hors du temps, ajoutant qu’aucune rencontre ne relevait du hasard. Et m’a glissé, encore : « La Nature bruisse d’Esprits que nous n’entendons plus ». Cette Nature qu’à mes yeux, la déesse Isis incarne si parfaitement, et vers laquelle il nous faut sans attendre « retourner, par un radieux oubli de soi «  (Hölderlin).

Florence Quentin

Visite au Japon – Isé, Nara, Kyoto

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  A paraître le 15 Janvier 2015 

« Le Livre des Egyptes«   Collection « Bouquins », Robert Laffont.  Un ouvrage de 1000 pages et 100 contributions de 50 auteurs, dirigé par Florence Quentin, et qui traite de ce que cette civilisation nous a transmis, dans des domaines aussi différents que la culture, la religion, les imaginaires ou les sciences.

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Une nouvelle revue-livre : 

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Je vous annonce la sortie d’un nouveau concept éditorial : Ultreïa!  , une revue-livre (on parle de « mook » aujourd’hui) de 220 pages traitant de métaphysique, de philosophie, d’ethnologie et de symbolisme.

ult-mag-1Cette publication, tout à fait inédite dans le paysage médiatique, allie le fond et la forme :  richement illustrée, entre autres par un portfolio qui révèle le regard singulier d’un photographe invité, elle ouvre ses colonnes à des chroniques, des reportages, des récits de voyage; elle fait la part belle aux rencontres et aux longs entretiens, aux livres et  à l’art mais accorde aussi de larges espaces à des articles plus exigeants. Et cela sans pages de publicité qui rompraient le rythme de lecture et le plaisir de la découverte.

J’en assure aujourd’hui la rédaction en chef et vous invite donc dès le 2 octobre à découvrir Ultreïa! qui sera mise en place à la fois en kiosque et en librairie, comme toute « revue-livre » .